L'éducation, un jardin sauvage et protégé

Dans le domaine de l’éducation, on compare souvent l’enfant à une plante. Pourquoi ? Parce qu’on ne peut pas agir directement sur une plante en tirant sur ses feuilles ou sur sa tige pour la faire grandir plus vite. Elle pousse toute seule en fonction du plan que la nature a prévu pour elle et en fonction de son environnement. On ne cherche pas à modeler la plante pour la transformer, on agit en revanche en lui fournissant les conditions idéales à sa croissance : la lumière nécessaire, la chaleur parfaite, la terre nourrissante…
Certes il est possible d’agir sur une plante en la modelant à notre goût comme le font les jardiniers japonais avec les Bonsaï. C’est difficile et cela demande beaucoup de travail, n’est ce pas ?

Et bien c’est pareil en éducation. Certains parent se comportent comme des jardiniers japonais, essayant de maitriser les moindres détails, de tout contrôler, de superviser l’évolution de leurs enfants.
Heureusement, la tendance actuelle apporte plutôt l’idée que nous ne devons pas agir directement sur l’enfant mais mettre toute notre énergie ailleurs : dans la création d’un environnement adapté qui est là pour supporter son développement, au lieu de le gêner ou de l’entraver en le contraignant à pousser comme ceci ou comme cela.

Comme pour une plante, nous cherchons à procurer à l’enfant un bon engrais et nous plaçons tout notre amour et notre attention dans la création de l’ambiance dans laquelle il va évoluer et grandir.
Quant à définir de quoi est composée exactement cet environnement, je ne pense pas qu’il puisse y avoir une réponse unique car cette ambiance est celle de notre foyer, que nous construisons en fonction de nous-mêmes et des autres membres de la famille, de nos relations et interactions et de notre lieu de vie.
Chez nous il y a cependant quelques ingrédients essentiels qui ressortent et font partie intégrante de la création d’un environnement propice à la relation et à l’épanouissement : on y trouve, dans le désordre, de nombreux moments de discussions, de la lecture à haute voix, une forte connexion à la nature, beaucoup de créativité, des apprentissages autonomes et un regard sur l’enfant libéré de tout préjugés.

Ce n’est pas le plus simple, car les préjugés sur l’enfance ont la vie dure !
Maria Montessori, de son vivant déjà, écrivait que si l’on pouvait libérer l’enfant de ces préjugés nous pourrions aboutir, par l’éducation, à une espèce d’homme différente. Cela me fait encore penser à la plante. Quand elle est en pot, elle est limitée. Les limites physiques du pot peuvent être comparées aux limites que les adultes imposent aux enfants, et qui sont dues en grande partie aux préjugés liés à l’enfance : que l’enfant a besoin que l’adulte le corrige, le modèle, décide pour lui, le punisse pour lui montrer le droit chemin… en bref que l’adulte le cadre, comme le pot cadre la plante.

Sortir son enfant de son pot c’est penser en dehors des idées admises; c’est libérer l’enfant des attendus et des attentes des adultes qui pèsent sur ses épaules et je pense que c’est la chose la plus difficile à faire !
L’enfant n’a pas besoin, pas plus qu’une plante, de se contraindre à rentrer dans une boite que l’on a dessinée pour lui. Il n’a pas besoin qu’on lui impose nos désirs et que l’on fasse de lui la personne dont nous portons en nous l’image idéale. Dans ce processus l’enfant perd son authenticité — reconnait-on un châtaignier quand on le voit sous la forme d’un bonsaï ? Oui, mais difficilement. L’enfant se déconnecte de sa propre personnalité, qu’il laisse au profit de la vision de ses parents. Il aime ses parents et ne se rend même pas compte de ce qu’il se passe, et année après année, il se déconnecte de plus en plus de lui-même. Le résultat est un adulte en mal de repères, sans but réel, qui ne sait pas comment accéder à sa voix intérieure pour savoir ce qu’il veut, tout au fond de lui, faire de sa vie.

Tout ce processus commence dès l’enfance et se joue dans la relation entre les parents et leurs enfants et dans l’environnent que nous créons pour eux, pour les soutenir.
Il est important que les parents se libèrent de ce que la société leur impose, de son contrôle, de sa vision…
Qui dicte les règles du succès après tout ? On pense toujours qu’on n’est pas un bon parent lorsqu’on ne suit pas ce que la société nous dicte, parce que ça fait peur d’être un peu rebelles et aller contre le vent. Mais nous avons toujours le choix de devenir des parents marginaux et dissidents ! Des parents non conformistes pour éduquer des enfants non conformistes et libres penseurs.

 
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Être parent c’est un peu comme être jardinier d’un jardin sauvage (on oublie évidement les plantes en pot !).
Ce jardinier travaille dur et beaucoup pour créer le bon environnement pour ses plantes, mais il ne sait jamais vraiment ce que ça va donner…Il doit leur faire confiance. Parfois ce qu’on avait espéré n’arrive pas, mais en revanche ce sont des choses inattendues et merveilleuses qui poussent.
Quand vous êtes un jardinier vous créez un petit écosystème, avec un sol riche dans un endroit assez protégé, éclairé comme il faut, afin que différentes plantes puissent grandir et fleurir. Vous créez un lieu où beaucoup de choses peuvent arriver, un lieu où la vie va trouver sa place et se développer par elle-même, avec l’aide nécessaire, l’aide juste.

C’est exactement ce que nous faisons pour nos enfants, c’est exactement le but de l’enfance. Nous avons le devoir de créer pour nos enfants ce petit écosystème protégé, où toutes sortes de choses peuvent arriver. Des choses nouvelles, des choses étranges et inattendues, des choses qui nous surprennent…
Cette bulle de l’enfance est finalement ce qui permet à l’espèce humaine d’évoluer, c’est ce qui permet le progrès culturel : chaque génération ne reproduisant pas exactement ce que ses parents ont fait, mais apportant nouveautés, idées et grain de folie.
Si nous pouvions créer des enfants exactement comme nous les imaginons (comme des bonsaï, bien précis, bien nets, bien finis) alors l’enfance n’aurait plus aucun sens. Le but même de l’enfance serait anéanti. Car cette période précieuse où l’homme se crée offre à l’humanité un espace pour innover et se diversifier.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que nous avons une très longue enfance, bien plus longue que tous nos compatriotes mammifères (et même tous les animaux confondus). On pourrait croire que c’est un handicap, mais en réalité c’est une chance. Pendant cette période d’immaturité les enfants déploient toute leur énergie pour apprendre, découvrir le monde, tester, explorer, mais ils ne peuvent pas s’occuper d’eux-mêmes. Ils ont besoin que cette période soit protégée, ils ont besoin de ce petit écosystème, de cette ambiance familiale soutenante et sécurisante, leur permettant d’explorer librement.
Oui, l’enfance doit être une période protégée, dédiée à l’exploration de nouvelles possibilités. C’est en ce sens-là que Maria Montessori disait qu’en changeant de regard sur l’éducation nous pourrions changer le monde. Faisons-nous jardiniers protecteurs de cette période magique qu’est l’enfance et laissons nos enfants pousser librement comme des plantes sauvages. Plus tard, ils se laveront les mains, se coifferont correctement et ne grimperont plus aux arbres…

Je vous ai déjà parlé de mon enfance un peu sauvage, dans la nature en Corse, mais je ne vous ai pas décrit l’enfant que j’étais : une tenue dépareillée choisie par mes soins, des chaussettes dans mes Birkenstock, les cheveux en batailles, les vêtements tachés par mes jeux dans la nature, un regard de fripouille et des yeux brillants. Un jour ma mère m’a confié qu’elle aimait le contraste entre cette enfant que j’étais et la jeune femme calme et posée que je suis devenue.

C’est ça aussi la magie de l’enfance, on ne sait pas si qui va en sortir ! Mais il faut faire confiance à la nature.
Mes parents m’ont fait confiance, et je les en remercie pour cela. Ils n’ont jamais essayé de changer la plante sauvage que j’étais en une jolie rose.



Ce billet étant déjà très long je vais l’arrêter là et je reviendrai très vite vous parler plus en détail de ce qui compose notre ambiance, notre petit écosystème — atmosphère intangible et difficile à décrire, mais qui fait cependant office d’engrais et d’élément essentiel pour le développement de mes deux petites plantes sauvages.


Merci de me lire ♥️
Eve