Nos enfants n’appartiennent pas à l’état
N°96
Vendredi 2 octobre, 14h, je sors de mon cours de danse, bien et détendue après 1h30 de travail, de concentration et de plaisir. Le choc en est d’autant plus rude, un mur invisible dressé devant moi qui me donne le sentiment de ne plus pouvoir avancer : je viens de rallumer mon téléphone portable et une volée de messages me sautent à la figure. Mais enfin ? Que se passe-t-il ? Pourquoi si soudainement tout le monde m’écrit ? On pense à moi, on me demande comment je vais, comme je vais réagir à l’annonce de Macron... Mais quelle annonce ?
La fin possible de l’IEF apparemment.
Chez moi je lis le discours présidentiel dans lequel sont glissés six petits mots de rien du tout, mais six petits mots qui frappent fort, qui font mal, qui blessent et qui pourraient radicalement transformer la vie de milliers de familles et d’enfants en France.
Chez moi, je lis le discours présidentiel, ce long texte de près de dix mille mots, et je tombe sur six petits mots qui frappent fort, qui font mal et pourraient bouleverser notre vie – et celle de milliers de familles et d’enfants : “L’instruction à l’école sera rendue obligatoire.” Six petits mots au futur lourds de conséquences. Six petits mots précédés du péremptoire « J’ai pris une décision ». Et bien nous aussi, Monsieur le Président, nous avons pris une décision : celle d’élever nos enfants dans la liberté et le respect complet de leur personne. Notre décision rejoint celle de nombreuses familles qui, chacune à leur manière, ont choisi l’instruction libre et respectueuse de leurs enfants.
Six petits mots noyés dans un grand discours rempli de belles paroles, de valeurs républicaines que nous devrions soit disant protéger, valoriser, utiliser… Vous parlez aussi de liberté et vous dites même que l’école “est ce lieu où nous formons les consciences pour que les enfants deviennent des citoyens libres, rationnels, pouvant choisir leur vie”. Et donc, pour agir en faveur de cette belle école de la liberté, vous décidez tout simplement, Monsieur le Président, d’ôter une liberté aux enfants et leurs familles : celle de choisir la forme de leur instruction. Ne voyez-vous pas la contradiction ?
Ces enfants ne vous appartiennent pas, Monsieur le Président. Ils n’appartiennent qu’à eux-mêmes et leurs voix comptent. Vous ne pouvez décider de ce qui est bon pour eux, ni déterminer l’issue de leur vie. Les enfants ne sont pas des objets que l’on modèle pour qu’ils deviennent des citoyens “libres et rationnels” selon votre vision. Leur liberté est un droit, leur éducation un choix. Lorsque vous enlevez ce choix, vous portez atteinte à leur capacité à se connaître, à explorer, à décider, à devenir.
Quel est l’objectif de cette loi ? Protéger quelques enfants qui vivraient dans des familles pratiquant un extrémisme religieux ? Puisque vous les avez repéré (apparemment il y a des chiffres), agissez avec les moyens dont l’état dispose déjà plutôt que d’agir contre ceux qui respectent les lois. Les familles non-scolarisantes en ont assez d’être assimilées aux terrorisme, l’extrémisme et autres ismes (et je n’imagine même pas dans quel état d’inquiétude doivent être les familles musulmanes qui instruisent leurs enfants en famille…).
L’IEF est déjà contrôlée chaque année par des inspecteurs, et tous les deux ans par les services sociaux. Si cela ne suffit pas à repérer les enfants “hors système”, ce n’est pas de notre faute, mais celle de vos institutions. Ce n’est pas en ajoutant une loi supplémentaire que ces personnes en dehors des lois seront mieux repérées et ces enfants mieux aidés. C’est insensé et contreproductif. Les hors la loi resterons hors la loi et même, se cacheront encore plus ! D’ailleurs ne pensez-vous pas qu’avec une interdiction d’instruire en famille vous pourriez bien provoquer une révolte et une montée en puissance des hors la loi ? Quel choix aurons-nous en septembre 2021 ? Celui de quitter le pays ou celui de devenir des pirates hors système ? Car jamais les parents qui ont fait ce choix d’instruction libre ne forceront leurs enfants à aller à l’école contre leur gré, en leur disant, “Mon enfant chéri, je t’aime, mais le gouvernement l’a décidé ainsi, parce que c’est bon pour toi et que grâce à l’école de la République tu vas devenir un bon citoyen libre penseur et libre de choisir ta vie”. Quelle incohérence ! Or nous avons choisi de vivre en adéquation et en cohérence avec nos valeurs.
Je ne réfute pas l’école, et je ne suis pas en guerre contre elle. Elle n’est pas parfaite, pas plus que l’instruction en famille d’ailleurs. Mais ces deux options se complètent, elles sont nécessaires car elles offrent un choix. L’instruction en famille est indispensable car c’est une soupape, un espace de respiration, une possibilité de reconstruire confiance et curiosité pour celles et ceux qui, parfois, souffrent dans le système scolaire traditionnel. Elle n’est pas là contre l’école mais pour offrir aux enfants un autre chemin. La supprimer, c’est nier cette richesse, c’est rogner la liberté, c’est enfermer tous les enfants dans un même moule alors qu’ils sont uniques.
Quand vous enlevez un choix, vous coupez les jambes de la liberté. Ne plus avoir de choix, équivaut à ne plus être libre. Les choix, les différentes options, les opinions, les points de vues variés sont complémentaires pour faire avancer l’humanité, pour développer des idées et enrichir notre culture. Ne plus avoir de choix s’est s’enfermer dans un schéma rigide. Les familles ayant choisir l’IEF ont le sentiment que nous ne savez pas de quoi vous parlez, Monsieur le Président, quand vous dites : “l’école forme plus que des individus, élève des citoyens, façonne des esprit libres” nous sommes sidérés, car c’est exactement ce à quoi nous tendons (sauf peut-être le mot “façonne” qui ne me plait pas). Élever des libres penseurs est notre objectif premier ! Sauf que, d’après ce que je comprends, si c’est l’école qui le fait c’est bien, mais si c’est nous, c’est dangereux.
Avez-vous déjà rencontré des familles pratiquant l’IEF ? Avez-vous discuté avec les enfants de ces familles ? Si cela avait été le cas, vous auriez pris conscience de la richesse que nous représentons pour le pays dont vous êtes provisoirement le chef d’état. Si vous aviez discuté avec des enfants instruits librement, vous auriez peut-être été surpris par leur ouverture d’esprit, leur facilité à s’exprimer dans un français riche et construit, leur capacité à exposer leurs idées, leur aisance à parler avec les adultes - dont ils n’ont pas peur. Oui, nous élevons des enfants capables de penser par et pour eux-mêmes, de faire des choix ; des enfants qui ont de grandes et belles valeurs à l’intérieur, une culture riche et ouverte sur l’extérieur et qui représentent un potentiel immense pour le monde de demain.
Avec votre décision, vous anéantissez ce potentiel. Oui bien sûr, tous ces enfants pourront aller à l’école de la République, mais réfléchissez un instant… s’ils n’y sont pas aujourd’hui, c’est peut-être pour une bonne raison. N’avez-vous pas songé que pour certains enfants le type d’enseignement dispensé à l’école ne convient pas ? Votre volonté d’offrir la même éducation à tous enfermera les enfants dans une boite, un même moule. Vous ne semblez pas comprendre que l’instruction en famille est un choix qui permet à l’école de la République de ne pas ressembler à un lieu toxique. Elle est une bouée de sauvetage pour certains enfants qui sont en souffrance dans le milieu scolaire, qui rencontrent des difficultés passagères, qui veulent souffler un peu pour y revenir plus tard, ou pour des enfants pratiquant la musique ou le sport de haut niveau. Certains enfants ont besoin de cela pour se “réparer” de l’école et d’autres sont simplement plus heureux d’avoir cette possibilité d’apprendre autrement.
Votre décision fait peur car elle porte atteinte aux libertés du pays, pays des droits de l’humain, pays qui ose encore écrire “Liberté” au fronton de sa devise.
C’est grave de toucher à une liberté inscrite dans la Constitution et il est évident que nous défendrons nos droits et ceux de nos enfants à s’éduquer comme ils le souhaitent. Vous semblez n’avoir aucune idée de la force et de la puissance de l’amour des parents pour leurs enfants. Tenir pour la première fois dans ses bras une vie nouvelle remplie de potentialités réveille un instinct primaire, un instinct de défense qui permet aux parents de soulever des montagnes pour leurs enfants, de s’unir pour les protéger, protéger leurs droits et leurs besoins.
Vous ne nous connaissez pas du tout et vous nous attaquez (en mélangeant intégrisme religieux et IEF) comme si nous étions des marginaux et des rebelles dangereux. Venez donc à notre rencontre, ouvrez les yeux sur notre richesse. Elle est belle à voir quand on sait regarder.
Eve Herrmann,
Auteure
ps : Je suis tombée sur cet article écrit en 2015 (quand les filles étaient petites…). Il accompagne bien celui d’aujourd’hui : Une éducation pour la paix… Je vous invite à le lire aussi.
N’hésitez pas à partager. Il faut parler de nous, il faut sauver la liberté d’instruction et la liberté de pensée.