Une éducation pour la paix et réflexions du matin

Il est 6 h du matin. C’est assez rare que je sois debout à cette heure. Émy m’a réveillée, puis s’est rendormie. Pas moi... Dès que je me réveille, les pensées affluent et se bousculent, c’est un pèle-mêle en tout genre dans mon esprit. J’essaie de suivre une idée, mais une autre arrive et vient l’embrouiller. Je saute sans le vouloir d’une chose à l’autre. J'écris plein de textes que je vais oublier... Impossible de me rendormir, autant me lever !
Tout le monde dort encore, il fait complètement nuit dehors et la ville est encore calme. C’est le bon moment pour écrire. Pas de petite voix qui vient demander “Maman, pourquoi ?” ou “Maman, aide-moi...”.

Je m’excuse auprès des personnes qui sont venues plusieurs fois ici pour lire quelque chose de nouveau, sans rien trouver... mes publications sont moins régulières c’est vrai. Mon ordinateur est de plus en plus souvent fermé. Ou bien il sert pour les recherches des filles sur un sujet. Je m’y mets le soir (ou le matin, comme aujourd’hui) mais en ce moment c’est plus souvent pour le travail.
Et puis il y a aussi l’inspiration, qui doit être nourrie, pas nos vies, nos rencontres, nos expériences, nos lectures... et qui va et qui vient. Je devais être dans une vague en creux de ce côté là ;-) C’est que je n’ai pas envie de venir ici pour vous raconter toujours la même chose ! Alors pardonnez-moi ma lenteur, mais j’ai choisi de vivre plus lentement, et ce blog maintenant prend son temps.

Mais ce matin j’ai envie d’écrire tout ce qui se bouscule dans ma tête. Je me sens un peu en difficulté avec Liv. J’ai le sentiment de ne pas réussir à faire fleurir chez elle l’envie d’apprendre pour elle-même, pour se faire plaisir, pour se remplir, pour répondre à ses propres questionnements. Tout au fond de moi, je sais que ça viendra. Mais c'est encore trop enfoui et cela soulève encore trop de doutes.

Qu’est ce que l’éducation en réalité ? Qu’est ce que je mets derrière ce mot ? Je crois que j’y place beaucoup d’attentes, beaucoup trop. Un idéal.
Il faut avoir un idéal, une vision de là où on aimerait aller... mais si une vision à long terme est nécessaire, nous ne pouvons pas y emmener quelqu’un contre son gré. Mon idéal pour le moment n’est pas celui de Liv. Elle vit dans le présent, et dans le présent elle veut passer du temps avec sa sœur pour jouer.

Je ne peux pas la forcer à s’intéresser à telle ou telle chose, à me suivre sur des sujets qui ne la passionnent pas. Je dois juste créer pour elle un environnement propice à l’éclosion de ses passions, au développement de ses qualités. Et lâcher prise. C’est ça le plus dur. Car derrière le mot éducation il y a tout un bagage trop lourd à porter dont il faut se défaire. Je veux dire par là se défaire des standards. Finalement l’éducation ne doit-elle pas simplement permettre à chacun de s’épanouir et de trouver sa place dans le monde, de savoir ce qu’il voudrait y faire ? Être heureux, construire un monde en paix, savoir prendre soin des autres et de notre planète, voilà le but de l’éducation. Voilà un idéal.

Avec les événements tragiques qui ont touchés la France cette année, d’abord en janvier puis récemment en novembre la question de la paix, mais également de la violence, reste en toile de fond dans nos esprits.
Ces faits horribles nous touchent et nous choquent car ils ont eu lieu chez nous, dans notre pays. Pourtant chaque jour dans le monde des attentats, des attaques, des meurtres sont perpétrés, et des gens innocents meurent du fait des guerres, des religions, de l’incapacité des hommes à se comprendre et à se respecter.

Avec les filles nous parlons de la guerre et de la paix. Des personnes qui œuvrent ou ont œuvré pour la paix. Et avant cela nous essayons de leur donner une éducation et un bagage qui leur permettront plus tard de construire un monde en paix.
Le monde de demain ne sera plus dirigé par les adultes d’aujourd’hui, mais par cette nouvelle génération qui se construit maintenant, qui commence dès maintenant à penser le monde. Permettons à ces enfants d’espérer, de rêver d’un monde moins violent et moins sournois. Moins axé sur le plaisir personnel et la possession.
Par notre attitude aujourd’hui, offrons-leur la lumière et l’amour, la paix et la bienveillance. Faisons grandir en eux une confiance inébranlable en leur capacité d’action, en leur volonté de comprendre, pour pouvoir changer les choses.
Aujourd’hui nous pouvons œuvrer pour un monde en paix en éduquant nos enfants à la paix.
Voici ce que l’on peut lire dans le superbe livre de Maria Montessori, L’éducation et la paix.
Cette femme était visionnaire. Et malheureusement ses mots résonnent comme s’ils avaient été écrits aujourd'hui, alors qu’ils datent de 1949... rien n’a changé, la paix est toujours à construire, à apprendre.

La société d’aujourd’hui ne prépare pas suffisamment l’homme à sa vie de citoyen. Il n’y a aucune “organisation morale” des grandes masses humaines. Les hommes sont habitués, par leur éducation, à se considérer comme des individus isolés, en concurrence les uns avec les autres pour la satisfaction de leur besoins immédiats.”

“On ne peut la [l’éducation] laisser de côté en feignant de croire qu’elle ne joue qu’un rôle mineur dans la vie des gens, qu’elle n’est qu’un moyen d’enseigner les rudiments de la culture aux jeunes. On doit tout d’abord la voir dans la perspective du développement des valeurs, en particulier morales, en chaque personne.
— Maria Montessori, L'éducation et la paix

Si nous pouvions tous offrir à nos enfants les prémices d’un nouveau modèle pour vivre ensemble, une culture de la paix, ce serait merveilleux !
Il me semble important d’impliquer nos enfants dans le processus de transformation de la société. Elle change tout le temps, elle évolue au fil des époques et les enfants peuvent y prendre part autant que les adultes. À leur manière, selon leur âge bien sûr. Nous avons tendance à les considérer comme des incapables (rien que des enfants quoi !)  qui ne peuvent pas avoir d’opinion ni d’influence. Pourtant les enfants construisent le monde à nos côté dès maintenant, et ce n’est pas du jour au lendemain que nous allons leur “passer” la patate chaude : “Aller maintenant c’est ton tour. Débrouille-toi avec ça”.
Nous pouvons les aider à grandir responsables ; ce n’est pas à nous de préparer leur futur, nous ne savons pas de quoi il sera fait, mais à nous de les aider à acquérir les moyens de le construire et de le vivre en suivant leur propre voie, leur propre chemin.
Le futur, ces petites personnes incroyablement douées et lucides vont l’imaginer, certainement d’une manière que nous ne pouvons qu'entrevoir.

En septembre, nous avions fait de la paix notre sujet du mois. Chaque jour nous lisions une petite citation de Gandhi, Mère Teresa, Nelson Mandela...et d’autres. C’était intéressant et cela a soulevé pas mal de questions et de discussions. Je pense que je vais relancer quelque chose de similaire pour le mois de décembre avec la thématique de la gratitude et la reconnaissance.
Les américains et les canadiens fêtent Thanksgiving. Nous n’avons pas cela ici, mais nous pouvons nous en inspirer. Cette fête d’origine chrétienne, devenue laïque, est largement célébrée aux États-Unis. Elle permet de prendre le temps de penser à tous les bonheurs que l’on a pu vivre dans l’année et d’en être reconnaissant. La construction de la paix doit commencer chez nous, dans notre foyer, entre les parents et leurs enfants, entre les enfants eux-mêmes. Puis elle s’étendra vers notre famille plus large, nos amis, les amis de nos enfants... Et ce que les enfants expérimentent à l’échelle de leur famille les nourrit et construit en eux un processus de paix qui pourrait être reproduit à l’échelle d’une nation.

Alors nous allons faire notre petit Thanksgiving à nous, en écrivant chaque jour sur un petit papier pour quel bonheur nous sommes reconnaissants. C’est le billet numéro 3 du calendrier de l’Avent des filles.
Le fait d’y penser, d’y prêter attention fait revivre en nous les bons moments et nous rempli. La conscience s’éveille et nous rend plus attentifs à ces petites pépites de bonheur qui parsèment nos journées. Quand nous sommes heureux et reconnaissants, nous sommes en paix avec nous-même, et en paix pour aller vers les autres.

Liv est une idéaliste. Si on parle de guerre, de pollution, de racisme... elle s’indigne. Elle souhaite bien entendu la paix pour tout le monde et s’insurge contre les guerres, les discriminations ou les malveillances. Mais quand il s’agit de son petit monde quotidien, c’est à dire elle et sa sœur, et nous ses parents, elle aime diriger et tirer les ficelles du jeu à son avantage. Il est parfois difficile de la faire partager ou accepter de ne pas avoir toujours la même chose que sa sœur. Des petits conflits vont éclater. Ça fait partie du processus et ce ne sont pas tellement les conflits qui me gênent, mais la manière de les résoudre.

Les filles ont tendance à crier pour se faire entendre de l’autre, qui en retour crie aussi. Ensuite, n’ayant pas de résultat avec cette méthode, elles m’appellent à la rescousse, me donnant chacune sa vision de la situation ( à leur avantage, bien entendu). Je ne voudrais pas prendre parti et régler leurs différents pour elles, mais dans le feu de l’action, je le fais encore trop souvent.
La gestion des conflits est un point que je dois travailler moi-même pour leur apporter des clés afin de régler cela toutes seules, dans le calme et les respect de l’autre et de ses sentiments. En septembre, nous avions décidé de commencer nos journées de travail en faisant un tour de table avec un bâton de parole. Chacune de nous pouvait exprimer ses idées, son ressenti, ses volontés.... J’ai remarqué qu’avec le bâton de parole en main, la personne qui parle se sent plus affirmée, elle sait qu’on l’écoute. Ceux qui écoutent sont plus attentifs et plus respectueux de la parole de l’autre. Ils savent qu’ils auront leur tour de parole et seront écoutés également.
C’était une belle manière de commencer la journée et d’apporter une bonne ambiance, propice à l’écoute et à la concentration. Mais petit à petit, nous l’avons délaissé. Je ne sais pas pourquoi mais nous avons du mal à tenir des rituels sur la durée. C’est dommage pour ce bâton de parole qui n’avait pas fini son travail. Je pense qu’il va reprendre une place quelque part, peut-être pas tous les jours, mais en tout cas dans la gestion des conflits entre les filles.
Malheureusement nous en sommes pas du tout exemplaires dans ce domaine ; même si nous ne sommes pas dirigistes ou violents, nous n’avons pas toujours la patience de régler les choses en prenant le temps, et surtout d’apprendre aux filles à les régler seules sans cris.

Pour les aider sur cette voie notre attitude est essentielle, et je remarque que les jours où je suis très patiente et que j’arrive à être détendue face à leurs disputes, elles se résolvent bien plus simplement par elles-mêmes, que dans les moments où l’ambiance est un peu électrique.
Il y a quelques jours par exemple, Liv, qui avait dit à Émy qu’elle allait l’aider pour une construction, a quitté la chambre sans rien dire. Émy, vexée d’avoir été abandonnée alors qu’elle attendait de l’aide, s’est mise à crier en appelant Liv d’une manière peu engageante. Je suis allée voir Émy pour lui demander d’exprimer son sentiment à Liv (sans crier). Ce qu’elle a fait, puis elle s’est mise à côté de moi sur le canapé en ronchonnant. Nous avons discuté, je lui ai proposé de faire une pause dans sa construction, que peut-être Liv avait elle aussi besoin d’une pause... Et les choses ont continué leur cours. Je suis allée faire la cuisine, Émy est venue manger une clémentine près de moi.
Au bout d’un moment Liv s’est approché doucement et a collé un post-it sur le dos d’Émy, puis elle est repartie en silence. Il était écrit : “Je suis désolée, Émy.”
Pour moi ce fut un moment magique, magnifique que j’ai savouré, et je crois qu’Émy a été tout aussi ravie que moi de recevoir ce petit message silencieux mais rempli d’amour et de compréhension.
Naturellement j’ai exprimé mon sentiment sur la beauté de ce geste afin que Liv l’entende et se sente bien elle aussi.

Alors oui, vivre ensemble sur cette planète, ça peut être compliqué parfois, mais c’est enrichissant et merveilleux aussi, grâce à nos enfants qui remplissent le monde de paix, d’amour et de joie de vivre ! Ils nous poussent à nous améliorer et à nous remettre sans cesse en question.