Read aloud

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Je parle souvent de nos lectures et du fait que je lis beaucoup à voix haute pour les filles. J’aimerais aujourd’hui vous raconter pourquoi cela est si important à mes yeux, même essentiel. J’avais déjà abordé la lecture dans cet article il a presque 2 ans déjà ou encore celui-ci, il y a 4 ans !
Cette fois-ci, je voudrais parler plus particulièrement de la lecture que l’on offre à nos enfants : la lecture à voix haute. Je la propose quotidiennement aux filles, bien qu’elles sachent lire. Elle est devenue chez nous un cadeau inestimable, pour de précieux moments et de précieux souvenirs.
Quels sont les bénéfices de la lecture partagée et que lisons-nous ? Voici l’objet de cet article qui répondra, je l’espère, à de nombreuses questions reçues par mail.

Cette lecture particulière est liée à la voix. La nôtre, que nous prêtons à l’auteur le temps de l’histoire. Cette voix participe à la première rencontre entre l’enfant et le livre, quand il ne peut pas encore lire tout seul. Le premier livre de jeunesse a besoin de nous, le lecteur. Nous sommes des « passeurs », nous ouvrons le monde des histoires aux enfants. Nous sommes les premiers entremetteurs entre les enfants et les livres, pour leur ouvrir le chemin de la littérature, celle qui les tourne vers le monde et vers les autres. 
Mais même quand l’enfant sait lire, la lecture à voix haute est utile. Elle lui permet de s’affranchir de la difficulté de lire un roman entier pour avoir le plaisir de se plonger avec délectation dans une histoire. Avec notre voix qui porte l’histoire, il peut tranquillement voyager ; emporté par le personnage, il n’a qu’à se laisser aller et profiter de tout ce que l’histoire a à lui offrir.
C’est toujours une lecture cadeau, quel que soit le livre, quel que soit le sujet, et quel que soit l’âge de l’auditeur.
 

« Les livres sont des marches qui aident les enfants à voir plus haut et plus loin »
— Patrick Ben Soussan
 

Cela étant dit, la lecture à voix haute est pour moi une histoire de partage, avant toute chose.
Quand nous lisons pour nos enfants, nous sortons du bruit, des frictions et des tensions qu’il peut y avoir dans la maison et pendant quelques instants ou 1 heure entière, nous sommes ensembles, connectés, complètements présents pour nos enfants.
Embarqués tous ensemble dans le même récit, nous partageons des instants mémorables. La lecture à voix haute a ce pouvoir de nous rapprocher, de souder et de créer un terreau fertile pour toute la famille ; un réservoir de références, d’anecdotes, de personnages et d’idées qui enrichissent ensuite nos relations et discussions. Ces lectures accumulées au fil du temps créent une culture familiale riche et intéressante, qui nous connecte les uns aux autres.
Ainsi il nous arrive régulièrement de faire référence à un livre, un auteur, une situation, un personnage ou une phrase d’un livre. Comme tout le monde l’a entendu, on sait de quoi on parle et cela crée immédiatement une sorte de connivence.

C’est un partage aussi car au cours d’une lecture, il nous arrive souvent d’en discuter, d’échanger sur nos sentiments, sur la compréhension que nous en avons, sur l’époque évoquée dans l’histoire, sur des moeurs différentes ou des inventions rencontrées…
Je ne m’arrête pas durant la lecture pour faire une recherche, mais je le note sur un papier qui reste dans le livre (avec le n° de page en référence pour retrouver facilement le passage) et nous gardons cela pour plus tard. Je pense par exemple à Calpurnia (Jacqueline Kelly). Ce livre a été l’objet de nombreuses conversations, même lors de notre seconde lecture. La place de la femme dans la société de la fin du 19ème a alimenté de nombreuses conversations par exemple.
Ainsi les livres nous font des cadeaux et nous apportent des sujets de conversations inattendus et extrêmement variés, auxquels nous n’aurions pas pensé sans cette lecture.
Et nous rencontrons parfois des questions difficiles, des pistes de réflexions, qui vont faire mûrir et grandir nos enfants. Tout cela restera comme bagage, quand ils deviendront plus tard, les héros de leur propre histoire. Je suis persuadée que tous ces moments de partage vivront dans le cœur de nos enfants quand ils seront adultes, que tous les livres qui les accompagnent enfants, habiteront encore leur mémoire plus tard.

Évidement, le choix du livre est important. Pour ma part, il y a une chose qui me guide, et qui est éliminatoire : je ne lis jamais à voix haute un livre qui ne m’attire pas du tout. Pour moi, il est évident qu’un livre de jeunesse n’est pas un bon livre s’il n’est pas bon aussi pour un adulte.

Alors comment faire un choix dans la myriade de livres diponibles au rayon littérature jeunesse ?
Après une première sensation (positive ou négative) liée à la couverture du livre, je lis le dos. Si ça me plait, je continue avec le premier chapitre, dont je lis une page ou deux. Si cela me donne envie de continuer, je lis une autre page un peu plus loin au hasard. Si le livre passe ce test, il est qualifié pour une lecture à voix haute !
Pourquoi cela ? Car il est évident qu’une lecture à voix haute doit être un plaisir pour tout le monde, y compris pour le lecteur. Sinon, comment pourrait-il y mettre son coeur et faire vivre l’histoire ? Je peux cependant faire un effort avec un livre auquel j'accroche moyennement, mais que je sais bien écrit et qui peut nous apporter quelque chose. 
Parfois, les filles m’apportent des livres qu’elles ont envie que je leur lise. Si je ne suis pas du tout emballée, je leur demande de les lire elles-mêmes, sans toutefois critiquer leur choix, ou leur faire sentir qu'elles n'auraient pas de bons goûts. Nous ne pouvons pas tous aimer les mêmes choses. D’ailleurs, il arrive que je ne poursuive pas une lecture car ce sont elle elles qui n’accrochent pas. Ça va dans les deux sens.

J’essaie aussi de me diriger vers des histoires pouvant nous apporter des valeurs fondamentales, des idées, des informations sur une époque… C’est ce que Charlotte Mason, pédagogue anglaise, appelait les « living books » (j'en parle ici, dans la liste — que j'essaie de tenir à jour...).
C’est un très bon critère de sélection pour moi et souvent cela répond aux types de livres qui nous plaisent. Et les critères sont tellement larges que l’on peut y trouver des livres très différents. 

En choisissant un livre je pense donc aussi à ce qu'il pourra nous apporter, aux trésors qu'il recèle.
Quand nous lisons à nos enfants des histoires de héros, ils peuvent ressentir et vivre leur vie via cette lecture. Quand le personnage a des soucis, nous les vivons avec lui, nous échouons avec lui, nous luttons avec lui et nous nous dépassons avec lui… Les luttes et les réussites du personnage deviennent les nôtres. 
Les mots bien choisis pour décrire les situations et les sentiments nous aident parfois à comprendre notre propre vie, à y mettre des mots et à décoder nos sentiments. Une histoire puissante, qui nous porte peut nous toucher au point de transformer nos âmes, nous donnant envie de devenir meilleurs. Ainsi, à la lecture de Pollyanna (Eleanor H. Porter), nous avons envie de faire comme elle, de chercher toujours le bon coté en toute situation, de chercher comment rendre les autres heureux. Elle nous porte avec son enthousiasme.
Pour inculquer des notions fortes à nos enfants, la lecture d’histoires est un moyen fantastique ! Elles peuvent transmettre sagesse et perspicacité. Une lecture inspirante a la capacité d’éveiller le désir de s’améliorer, d’améliorer le monde, d’aimer plus, d’essayer plus fort… Elle vaut mieux que mille leçons de morale.
Un récit nous fait aimer, nous enflammer, nous indigner… il nous entraine dans des contrées inconnues, des horizons nouveaux… c’est pourquoi toutes les lectures que nous offrons à nos enfant sont des fenêtres grandes ouvertes sur le monde. Des fenêtres immenses.

Et quand nous lisons des histoires vraies, nos enfants peuvent sentir la vérité. Quoi de mieux qu’un vrai récit pour apprendre l’Histoire. Même une fiction peut être basée sur des faits réels et peut nous emporter dans la découverte d’une époque, d’un lieu… Je pense encore à Calpurnia, qui n’a pas existé, mais son histoire se situe dans une époque précise et bien réelle, bien décrite. L’enfant sent ce qui est vrai et l’histoire a le pouvoir de parler au lecteur d’une manière profonde et durable. Les histoires ont été porteuses de vérité depuis les débuts de l’humanité, et elles nous permettent d’entrer pleinement dans la vie d’autres êtres humains, et ça c’est magique. Ces histoires éveillent nos émotions, notre empathie et nous aident à voir le monde, la vie, l’humanité avec plus de clarté qu’un cours d’Histoire.

Pour poursuivre sur le choix des livres, j’aime aussi piocher en dehors des livres dits « de jeunesse ». Car qui décide si tel ou tel livre est valable pour un enfant ou non ? 
Parfois la frontière est floue et un livre qui n’a pas été écrit spécifiquement pour la jeunesse peu tout à fait plaire à des enfants. C’est ainsi que nous avons dégusté un livre magnifique de Lynne Cox, Le cri de la baleine. Elle y raconte une expérience étonnante vécue à 17 ans alors qu’elle s’entrainait à la nage dans les eaux de Californie. Elle rencontre un baleineau, perdu, qui ne la quitte plus. Elle restera des heures dans l’eau froide avec lui. Un lien étrange et si beau se crée. C’est un récit réaliste, mais teinté d’une grande poésie, riche en émotions et en descriptions, un récit qui prend son temps.

Je n’aime pas forcément l’estampille « livre de jeunesse » qui parfois implique un vocabulaire plus pauvre, des sujets moins profonds et des idées à éviter car non conformes à la norme du moment en littérature jeunesse… exit les descriptions trop longues, les mots qu’il faut chercher dans le dictionnaire ou les situations dérangeantes.. bref, des livres édulcorés et peu intéressants.
Dans son ouvrage Patrick Ben Soussan (Qu'apporte la littérature jeunesse aux enfants ? : Et à ceux qui ne le sont plus) nous rappelle qu’il faut toujours mettre les enfants au-dessus de leur niveau, ne pas les rapetisser. Et Tomi Ungerer nous dit aussi que l’essentiel est de lire à voix haute, de lire des livres où il a y des mots que l’on ne connait pas, pour que le mystère du vocabulaire agisse.

Un même ouvrage peut se lire à 7 ans, à 10 ans, à 16 ans, à 40 ans… mais à chaque lecture il sera autre, un autre livre et pourtant toujours le même. C’est ainsi qu’un livre est infini, il grandit avec nous et à chaque lecture, il nous en dit un peu plus. En écrivant cela, je repense au jour où j’ai trouvé Un baiser pour petit ours (illustré par Maurice Sendak) dans une braderie. C’est un livre que j’avais petite et c’est avec beaucoup de plaisir que je l’ai lu à Émy. D’ailleurs ce même Maurice Sendak nous dit « […] qu’un livre pour enfant est un bon livre quand il est un bon livre pour tout le monde ».

Bref, une lecture offerte doit toujours être un plaisir, et justement, quel plaisir de voir les filles accourir et s’installer quand je propose un moment de lecture. Ou alors ce sont elles qui me tournent autour avec le livre en main, attendant que je termine ce que je suis en train de faire. C’est marrant, elles pourraient tout à fait lire la suite elle-mêmes... mais non. Il y a comme un contrat invisible. Ce livre-là, nous le partageons. Pas question de l’avancer toutes seules, c’est une histoire que nous partageons !
J’ai toujours du mal à refuser quand elles me réclament la suite de l’histoire. D’une part parce que je ne peux pas dire non à leur enthousiasme, et d’autre part parce que moi aussi ça me fait du bien. D’ailleurs, une lecture partagée a ce don de détendre une atmosphère un peu tendue. 

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Je voudrais aussi vous parler de la conversation autour d’un livre lu, qui est, elle aussi, un moment riche en partage et créateur de liens et de souvenirs… mais ce billet est déjà si long ! J'espère que vous arrivez au bout.

Suite à la lecture du livre de Sarah Mackenzie The read-aloud family, j’ai essayé avec les filles le type que questions dites « ouvertes » qu’elle propose, qui n’enferment pas la discussion. Au contraire elles sont faites pour ouvrir et faciliter le partage. Des questions "irrésistibles" comme elle les appelle !
Ça a très bien marché et les filles m’ont redemandé qu’on le fasse. Nous avons décidé, la prochaine fois que nous prévoirons une discussion sur un livre, de nous rendre dans un café pour prendre le goûter. Ça sera notre petit rendez-vous littéraire. En faire un moment spécial est un moyen de fabriquer un souvenir spécial. Ainsi les lectures que nous aimerons particulièrement aurons droit à leur après-midi goûter/discussion dans un café (avec un bon gâteau en prime bien entendu !).

 

Les livres sont importants, mais les conversations qu’ils font naitre et les liens qu’ils créent sont ce qui compte vraiment.
— Alice Ozma, The reading promise

 

Voici un exemple avec quelques questions (qui marchent pour tous les livres) :
Pour chacune des questions, il faut ajouter des détails du livre en question comme le nom des personnages, un lieu, une action... 
- Qu'est-ce que le personnage voudrait avoir et qu'il n'a pas ? Et pourquoi il ne peut pas l'avoir ?
- En quoi tel personnage est proche de tel autre ? Ou en quoi ils sont différents ?
- Qu'est-ce que cette histoire ou ce personnage te rappelle ?
- De quoi ce personnage a-t-il le plus peur ?
- Qui est le plus....... dans cette histoire ? (ajouter un adjectif définissant un trait de caractère)
- Quel personnage te fais le plus penser à toi ?
- Y-a-t-il quelque chose que tu ne veux pas oublier de ce livre ?
- Si tu étais l'auteur, changerais-tu quelque chose ?

Vous voyez ? Ces questions sont bien différentes de la question qui induit une réponse par Oui ou par Non. Difficile ensuite de continuer car ça ferme la discussion, il faut toujours la relancer avec un pourquoi ?
As-tu aimé ce livre ? oui... Pourquoi ? Je ne sais pas.... ça ne vous rappelle pas une situation déjà vécue ? 

C'est important de créer un climat propice pour la lecture, qu'elle ne devienne pas une occasion de tester nos enfants, de leur "faire" lire tels ou tels livres (l'école s'en charge déjà), que nos moments de lecture soient agréables et mémorables.
Quelques cookies sortis du four, une jolie nappe sur la table, une bougie et un bon livre... et tous les ingrédients sont réunis pour passer un bon moment. Lecture et nourriture vont bien ensemble : n'emploie-t-on pas d'ailleurs un langage associé à la nourriture pour parler des livres : on s'en régale, on les dévore, on est assoiffé de lecture. Nous nourrissons nos corps et ce que nous mangeons compte ; ce que nous donnons à notre esprit aussi.

Je vous conseille de tenir une liste de lecture, pour avoir toujours un endroit où noter vos idées pour plus tard, pour ne pas tomber en panne de livres à lire ! Et puis c'est motivant de voir tout ce que l'on pourrait lire, ça donne envie, et on a le choix.
La notre est ici et vous pourrez certainement en trouver d'autres en fouillant sur le net. J'essaie de lire des livres nouvellement parus ainsi des "classiques" qui font partie de notre culture. Et puis quand nous aimons un auteur nous avons tendance à lire tous ses livres. Ce que nous faisons avec Roald Dahl, Michael Morpurgo ou Jules Verne pour ne citer que ceux-là.

Et pour terminer, même si j'aurais encore tellement de choses à dire, il ne faut pas se stresser, nous n'avons pas besoin de tout lire. Laissons des trous, laissons des vides que nos enfants pourront combler plus tard, ça leur fera des découvertes (peut-être avec leurs propres enfants). De toute façon on ne peut pas TOUT lire, et il n'y a pas de livre à lire plus qu'un autre.
Et souvenons-nous que ça n'existe pas un enfant qui n'aime pas lire. Ceux qui clament qu'ils n'aiment pas lire sont ceux qui n'ont pas trouvé chaussures à leurs pieds. Il existe tellement de livres et de styles, il y aura toujours quelque part un livre pour leur donner le goût de lire. Il faut juste le trouver. Dire que l'on n'aime pas lire, ça serait comme dire que l'on aime pas les fruits parce qu'on n'aime pas les pommes. Une pomme ne représente pas tous les fruits, c'est juste un goût parmi d'autres. C'est pareil pour les livres, il ne faut pas laisser nos enfants conclure trop vite qu'ils n'aiment pas lire après avoir essayé à peine une dizaine d'ouvrages. Il faut persévérer, leur disant que l'on va trouver ce qu'ils aiment, les accompagner, continuer à leur lire des histoires et ne pas les laisser s'enfermer dans cette image qu'ils se sont créée.

 

"Un livre ne peut pas changer le monde, mais il peut changer ses lecteurs. Et les lecteurs ? Ils peuvent changer le monde ! "
— Linda Sue Park