La précocité, en parler ou pas ?

Je ne parle pas souvent, pour ainsi dire jamais, de ce sujet. Non pas qu'il soit tabou chez nous, mais plutôt par volonté de ne pas mettre mes filles dans une case, ou encore pour ne pas donner le sentiment de me vanter. Car c'est souvent ce que cela provoque chez les autres quand on aborde le sujet. Si je dis que mon enfant est précoce, cela signifie que je cherche à le mettre en avant, à faire valoir son intelligence. Ou bien cela suscite de l'incompréhension : Très bien, c'est super, je ne vois pas où est le problème ? Quand un enfant est précoce, il DOIT réussir, surtout en maths.
Dans les deux cas, comment discuter ?
En plus de cette difficulté à partager sur le sujet, je me fiche pas mal des chiffres. C'est sur la base d'un test et d'un bilan psy que le verdict est donné, accompagné du fameux résultat : un chiffre, un QI.

C'est que ce terme de "précoce" n'est pas très adapté à la réalité de ces personnes qui ont tout simplement un fonctionnement différent. Un cerveau qui va à cent à l'heure, qui jette sans cesse des ponts entre les idées, même si cela n'a pas de sens pour les autres ; un cerveau qui a du mal à se reposer ; une intelligence intuitive très forte et une sensibilité à fleur de peau. 

En anglais on dit "gifted", en Belgique on parle de "douance". Pourquoi ne dit-on pas enfant doué, tout simplement ? Précoce signifie que l'on est en avance par rapport aux autres et de ce fait, qu'un jour ou l'autre, cette avance ne sera peut-être plus... Alors que lorsqu'on est doué, on l'est et puis c'est tout. 
Mais cela me dérange de donner une étiquette à un enfant, car dire qu'il est doué peut aussi lui mettre la pression s'il ne trouve pas le domaine où il se sent bien ; l'école ne permettant pas souvent les parcours atypiques.

Mais bon, voilà, Liv est une enfant douée. Je ne sais pas comment le dire autrement.
J'en ai eu le pressentiment très tôt tant son enfance était spéciale, toujours à côté des normes décrites dans les livres et des "attendus". Dès sa naissance, son regard sur le monde nous a frappés.
Nous ne voulions pas lui faire passer de test. Pourquoi faire ?... Nous nous adaptions à ses spécificités, pas besoin d'un chiffre à poser sur son intelligence.
À plusieurs reprises toutefois nous avons tenté un rendez-vous chez un pédopsy ou un psychologue, car la vie était parfois très difficile, autant pour Liv que pour nous, et nous avions besoin de conseil. Nous sommes ressortis de ces rencontres toujours déçus et sans réponses. 

Après notre déménagement à Lyon et son entrée au CP, la vie est devenue très compliquée pour Liv. Trop de changements, trop d'adaptations, trop de stress... Elle avait beaucoup de crises, elle n'était pas bien et commençait à développer des tocs.
C'est là que nous avons pris la décision de faire ce fameux test WISC. Je voulais être sûre au moins d'une chose, car nous étions perdus pour aider notre fille. J'avais peu de doutes sur sa douance, mais rencontrer une personne connaissant la question et pouvant nous orienter me paraissait être la chose à faire à ce moment-là. Et puis je pouvais très bien avoir tort et me tromper de chemin avec elle.

Liv est ressortie du test comme sur un nuage ; elle parlait sans arrêt, complètement remontée ! 
J'en ai déduit que ça c'était bien passé pour elle. Le bilan a révélé un QI très élevé avec heureusement un profil homogène. Le bilan est bien plus qu'un chiffre en réalité, et il nous a permis de comprendre un peu mieux le fonctionnement de Liv. 
Le passage de ce test nous avait amené à en parler à Liv bien sûr, en premier lieu pour avoir son accord. Nous en avons également reparlé après lecture des résultats.
Mais depuis ce jour, nous n'avons plus eu besoin d'aborder la question. Elle a été apaisée, certainement par le fait de se sentir comprise. Et comme depuis 4 ans elle est libre de gérer ses apprentissage comme elle veut, il n'y a plus de problèmes. Des problèmes d'enfants oui, mais pas de détresse, de stress ou d'angoisse. Elle s'épanoui de plus en plus au fil des ans et affine sa personnalité.
De ce fait, nous ne parlons jamais de précocité chez nous, non pas par choix de ne pas en parler, mais parce que nous n'en avons pas besoin et c'est tant mieux ! Je préfère qu'elle grandisse sans se mettre dans une case. Elle apprend à vivre sa différence, elle apprend à y trouver sa force.
Car après tout, c'est un bel atout que cette intelligence spéciale. On parle malheureusement plus souvent des difficultés que des chances que cela représente.
Quand je vois Liv aujourd'hui, je vois surtout le bonheur de posséder un tel esprit. Ses 10 ans lui vont si bien ! Elle est douce et posée, apaisée par rapport à sa petite enfance, déterminée également et remplie de créativité et de talents.

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Quant à Émy, elle est certainement dans le même panier, mais avec un autre profil. Les difficultés ne sont pas au même endroit et pas au même moment ! Elles ne se présentent que maintenant, après des années faciles. Émy a plutôt un profil laminaire, réussissant tout très facilement, dans tous les domaines et de façon assez déconcertante. Mais aujourd'hui, nous disons en rigolant qu'il est temps qu'elle sorte de sa chrysalide. C'est l'impression qu'elle nous donne parfois... comme si son esprit grandissait trop vite à l'intérieur de son corps, et elle entre en grande lutte dès que l'on touche à sa liberté, ce serait-ce que d'un poil. Mais j'ai confiance, son âme est si belle qu'elle brillera sur le monde.

Si j'aborde ce sujet aujourd'hui, c'est parce que je vois sur Liv le résultat de l'instruction libre. Ces enfants-là souffrent beaucoup de devoir rentrer dans des cases et devoir suivre des principes qui ne sont pas adaptés à leurs spécificités. Sans école, elle est libre de suivre sa voie, de développer ses talents et d'orienter comme elle le souhaite ses apprentissages. Elle peut faire éclore ses richesses sans être contrainte de choisir des voies détournées, de lutter.
Et je pense que cela vaut pour tous les enfants. Leurs spécificités font leur richesse et, quelles qu'elles soient, nous devons les respecter. Alors précocité ou autre, suivons le chemin qu'ils nous indiquent en les laissant développer leurs dons. Nous avons tous des tendances et un élément dans lequel nous nous sentons bien et pouvons nous épanouir ; c'est une chance de pouvoir le trouver.

Cette émission sur France Culture m'a beaucoup émue, je vous invite à écouter les paroles de ces enfants poétiquement précoces, c'est si joli.