Et si apprendre était une question de relations ?
résonance N°2
Texte inspiré du livre de Hartmut Rosa, “Pédagogie de la Résonance, entretiens avec Wolfgang Endres”
La pédagogie de la résonance introduit l'idée que l'apprentissage véritable passe par un rapport de résonance aux choses, aux idées, au monde ; une relation vivante, non instrumentale, au savoir. Dans ce livre, Hartmut Rosa, sociologue et philosophe allemand, développe cette belle vision avec poésie et profondeur, et le format "entretien" invite naturellement à prendre part à la conversation.
En lisant ces pages, j'ai évidemment pensé aux apprentissages naturels et à l’élan intrinsèque que nous cherchons à cultiver avec les jeunes ; à ce qui rend un apprentissage véritablement transformateur ; à cette relation essentielle au maintien de la motivation… J'ai fait le lien avec l'environnement pensé pour soutenir les apprentissages et à notre rôle d'accompagnant. Tout cela crée un écosystème dans lequel nous pouvons voir la résonance comme un liant.
Mais cette résonance, c'est quoi exactement ?
La résonance est une transformation
Hartmut Rosa décrit la résonance comme ce moment où une connexion se crée : une vibration, “une étincelle” passe entre les personnes et les idées, les personnes et le monde. Dans la classe, il parle “d'une salle qui crépite, d'esprits qui se touchent”. Pour lui, ce n'est pas une métaphore poétique mais bien une réalité que tout enseignant, tout parent, tout éducateur a vécue au moins une fois. Ce moment où les yeux d'un enfant s'allument d'enthousiasme et d'excitation parce que quelque chose a résonné en lui. Il est excité, motivé, curieux et ouvert. Dans ces moments magiques de résonance, l’enfant est disponible et réceptif.
Mais Rosa va plus loin encore en affirmant que la résonance n'est pas seulement cet état particulier dans lequel l'élève est disposé à recevoir du contenu. Entrer en résonance c'est surtout accepter de se laisser toucher, de se laisser transformer. Un phénomène qu'il appelle “l'emmétamorphose” (traduit de l'allemand Anverwandlung). S'emmétamorphoser, c'est s'approprier une chose de telle sorte qu'elle nous change profondément.
Une chose apprise, je peux la comprendre. Je peux comprendre et connaître les notions pédagogiques délivrées par un livre, mais je peux aller plus loin et entrer en résonance avec elles. Je peux faire parler les idées. De cette façon, je me les approprie vraiment.
C'est ma démarche avec ces articles — et ce n'est pas par hasard que j'ai choisi le titre de “Résonances” pour cette rubrique. Un livre a la capacité de m’apporter des connaissances qui peuvent me transformer si je les laisse résonner en moi. En prenant des notes, en tissant des liens, en écrivant ces lignes, je fais parler ce que j'ai acquis. Je me positionne dans une démarche d’assimilation-transformation. Si je pouvais discuter avec l'auteur de ce que ses idées font bouger en moi, nous serions alors ensemble dans une relation de résonance.
Rosa nous invite donc à distinguer l'acquisition de connaissances — au sens d'accumuler, de posséder — de la résonance. Nous pouvons apprendre à reconnaître la structure d'un poème, à résoudre une équation, à comprendre les idées pédagogiques d'un autre… sans que cela nous touche, sans que cela change notre façon de voir le monde. On emmagasine facilement des connaissances, et même si c'est déjà un enrichissement, l'emmétamorphose de Rosa décrit l'étape suivante : le fait de se laisser transformer, de permettre aux idées d'agir fondamentalement sur soi. C'est alors que nous pouvons faire quelque chose de ce savoir, l'utiliser à notre façon, l’interpréter, et apporter en retour quelque chose à la personne qui nous l’a offert.
Cela me fait penser à Montaigne est ses “Essais”, qui quatre siècles avant Rosa, posait déjà les mêmes questions fondamentales sur ce qui se passe réellement entre un apprenant et un enseignant. Montaigne ne croyait pas non plus au savoir comme possession. “Savoir par coeur n’est pas savoir”, écrivait-il. Et dans cette formule, je vois le germe des idée de Rosa. Ce qui compte pour Montaigne est que le savoir passe par l’étamine de l’élève : que l’enfant filtre, s’approprie, fasse sien le savoir. Selon Montaigne, c’est même l’élève qui, en donnant sens à ce qu’il reçoit, fait exister l’enseignant. Tout comme Rosa il voyait déjà une relation à double sens dans l’enseignement, entre l’élève et le maître.
La résonance n'est donc pas seulement une transmission de contenu à sens unique, pas seulement une accumulation de compétences, mais une relation vivante entre un apprenant, un facilitateur et un domaine de connaissances (ou, si l'on sort du triangle pédagogique, entre un apprenant et un sujet, une idée, un fragment du monde).
“L'apprenant doit être ouvert au fait que quelque chose de nouveau lui arrive, le touche, le saisit ou l'émeut, donc accepter d'être changé.”
— H. Rosa
Je n’avais jamais envisagé l’écosystème de l’apprentissage de cette façon et cette vision m’apporte une plus grande profondeur et l’envie de porter mon attention sur l’équilibre de tous les facteurs qui composent un environnement de résonance. En effet pour que les apprentissages auto-dirigés puissent avoir lieu, certains ingrédients sont nécessaires, comme l’autonomie, le libre arbitre, le sentiment de compétence, la connexion, l’engagement actif, le feedback positif… des éléments intimement liés, et qui seront encore plus efficaces si une résonance se crée.
La résonance est relation(s)
La résonance décrite par Rosa est donc toujours une relation, et j’irai plus loin en mettant ce mot au pluriel. L’écosystème des apprentissages contient plusieurs relations de résonance. Relation entre moi et le monde, relation entre moi et les idées ; relation entre moi et une personne inspirante ; relation entre moi et d’autres personnes qui apprennent avec moi ; relation entre moi et ma propre motivation, etc… On peut voir des relations de résonance à différents endroits.
Mais revenons à l’idée de départ : la résonance entre l’enseignant et l’élève. Elle est relationnelle par nature, et ne peut exister unilatéralement car l'énergie va dans les deux sens ; l'enthousiasme de l'un ensemence l'enthousiasme de l'autre ; la vibration de l'un fait vibrer l'autre en retour. De ce fait, l'emmétamorphose dont parle Rosa est bilatérale : si l'enseignant ou le mentor peut transformer le jeune, le jeune en retour transforme l'adulte, comme un ping-pong entre les deux, qui entretien la motivation et favorise la résonance.
J’ajouterai que l’impulsion peut aussi venir du jeune et c'est là quelque chose que l'on oublie souvent. Il m'est régulièrement arrivé d'être attirée la curiosité d'une de mes filles, vers des sujets que je n'aurais pas abordés autrement, et ma vision des choses en a été transformée. Je n'ai d'ailleurs jamais autant appris qu'en suivant mes enfants dans leurs apprentissages. Je suis souvent entrée en résonance avec elles sur des sujets inattendus qui ne venaient pas de moi.
Cette vision des apprentissages change profondément le rôle de l'enseignant, du parent ou de tout personne qui prend le rôle d’éducateur ou de conseiller, rôle qui devient avant tout une affaire de relation. Il ne s’agit pas de remplir, de transmettre, de vérifier, de diriger… mais d'être “un diapason” qui va donner vie à la matière, la faire vibrer, l'amener à parler pour qu'en retour elle parle à l'apprenant ; c'est favoriser des situations d'apprentissage, des expériences vivantes et enthousiasmantes ; c’est accompagner la curiosité, donner les moyens de découvrir.... Comme Rosa le dit, la tâche de l'accompagnateur est de "donner accès à des fragments de monde", faire chanter et parler des choses auparavant muettes.
La pédagogie de la résonance, c'est finalement, comme le dit Rosa, l'art de construire des ponts, un art que nous pratiquons tous dès lors que nous choisissons de nous mettre réellement en relation avec les jeunes que nous accompagnons.
La résonance repose sur la confiance
La confiance est un fondement essentiel de la pédagogie de la résonance, et je dirais même de toute pédagogie. D'ailleurs, je ne peux m'empêcher de penser à Maria Montessori : faire confiance à l'enfant était le point de départ de tout ce qu'elle a construit et ce pourquoi elle s'est battue toute sa vie.
Que l'on soit enseignant dans une classe ou parent à la table du salon, la confiance et le respect sont la clé d'une ouverture, et l'enthousiasme de l'accompagnant est le point de départ d'une résonance possible. Un enseignant qui n'est pas dans le bon état d'esprit ne peut établir de résonance, et c'est pareil pour nous, parents. Il nous faut être disposés à l'égard des jeunes, capables de les “regarder et les comprendre avec un regard frais”, dépourvu de tout jugement préconçu. Maria Montessori qui disait encore que l’éducateur doit retrouver chaque jour les enfants avec un regard neuf, lavé de ce qu’il s’est passé la veille.
Rosa aborde même la confiance comme un véritable levier pour les apprentissages. Donner aux enfants, aux jeunes, une "avance de confiance", c'est fondamental pour le développement de leur personnalité, nous dit-il. J'adore cette expression : elle signifie croire en la fleur quand on ne voit même pas encore le bourgeon. Tout comme Montessori croyait intrinsèquement que tous les enfants sont capables de développer leurs potentialités, Rosa nous dit que croire en les capacités d'un jeune suscite chez lui un sentiment de responsabilité, un sentiment d'être à la hauteur et de vouloir répondre à cette confiance.
“La confiance est une ressource qui s'accroît à mesure que l'on en use.”
— H. Rosa
J'aime beaucoup les images utilisées par Hartmut Rosa quand il parle de confiance et de respect. Il dit que nous devons être capables de voir les bourgeons derrière les épines, de ne pas nous arrêter à des à priori ou des étiquettes. C'est la base de la confiance : même si la relation n'est pas évidente au départ, même s'il y a des blocages, avoir confiance c'est développer une intuition pour deviner où la fleur pourrait éclore, et surtout y croire profondément (ce qui est différent de faire semblant d’y croire).
Montaigne, pour continuer ce dialogue à tracer les siècles, demande à l’élève de se fier à lui, mais lui-même se fie encore plus à l’élève. L’authentique pédagogue dit-il, est un libérateur, quelqu’un qui donne à l’élève le courage d’avoir confiance un lui-même. Il était drôlement novateur et provoquant pour son époque ! Comme quoi cette intuition d'un apprentissage fondé sur la relation vraie, la transformation mutuelle et la confiance partagée n'est pas récente. Elle est ancienne, profonde, et revient nous trouver chaque fois que l'on prend au sérieux la question de ce qui se passe réellement quand un être humain en accompagne un autre vers le savoir.
C’est une grande question, malmenée par l’histoire de l’éducation, malheureusement fondée sur trop de principes rigides et de pensées négatives vis à vis des jeunes qu’il faut corriger, diriger, contrôler.
En guise de conclusion
Ce livre ne parle ni d'instruction en famille ni d'apprentissages auto-dirigés, et pourtant, il éclaire profondément ce que nous cherchons à cultiver en accompagnant des jeunes dans leurs apprentissages libres. Il éclaire ma vision d’un écosystème des apprentissages qui va bien au-delà d’une salle de classe.
Un apprentissage auto-dirigé n'est pas un apprentissage sans cadre, où règne le chaos. Montessori soulevait d’ailleurs une nuance importante en disant que dans ses classes les enfants ne font pas tout ce qu’ils veulent, mais ils veulent ce qu’il font. Quand les jeunes dirigent leurs apprentissages, ils sont dans une relation vivante avec les connaissances ; ils ne sont pas un réceptacle passif, mais entrent en contact avec la matière, l'explorent et la font sienne.
La résonance, dans ce contexte, peut venir de partout : d'un adulte enthousiaste qui ouvre une porte, d'un livre qui tombe au bon moment, d'un projet qui prend vie, d'une conversation qui fait surgir une question nouvelle. Le rôle de l'accompagnateur — parent, enseignant, conseiller, mentor… — est d'être ce diapason, pas nécessairement celui qui transmet, mais celui qui fait vibrer les choses, qui invite, qui fait confiance, et se trouve prêt à être transformé lui-aussi. C’est aussi être le gardien d’un environnement où l'erreur n'est pas une sanction mais une information, où la curiosité n'est pas éteinte par la pression du résultat (à ce sujet, je vous invite à lire la Résonance N°1).
Les ingrédients nécessaires à l'existence d'une résonance sont la confiance, le respect, l'ouverture et l'enthousiasme. On dit souvent que l'enthousiasme est contagieux, mais son absence l'est tout autant. Rosa nous rappelle aussi que l'humour et le rire sont contagieux, et favorisent la réussite des contextes d'apprentissage. Le rire apaise les tensions, dissout la rigidité, et rire ensemble provoque la résonance, parce qu'il nous amène vers quelque chose de commun.
“Sans enthousiasme, les meilleures forces de notre esprit s'endorment.”
— J.G. von Herder
Inspiré par la lecture de “Pédagogie de la Résonance, entretiens avec Wolfgang Endres”, Hartmut Rosa
— ed. Le Pommier, 2022