N°107 – La parole des jeunes
Crédit photo : Unsplash / Koshu Kunii - République, Paris, France (2020)
La société méprise-t-elle ses enfants ?
C’est une question que l’on peut légitimement se poser, sur fond de violence nationale à l’égard des jeunes qui manifestent pour leur éducation (et pour bien plus que cela en réalité). Comment a-t-on pu en arriver à ce que des lycéens soient obligés de se soulever et de se battre pour avoir simplement le droit d’apprendre dans des conditions adéquates ? Comment a-t-on pu en arriver à une telle violence à l’égard de leurs revendications, pourtant tout à fait légitimes ?
Une telle situation est dystopique et ne devrait pas exister, car tout pays a le devoir de prendre soin de ses enfants, qui représentent l’avenir, et de les traiter comme des « invités de marque » (1). Nous devrions toujours chercher à offrir aux jeunes et aux enfants les meilleures conditions pour grandir et apprendre, dans le respect complet de leur personne, de leur esprit et de leur corps. Vraiment, comment peut-on frapper à coups de matraque, étrangler, gazer, blesser violemment des jeunes qui se lèvent pour demander aux adultes qu’on les respecte ? Comment de telles violences sont-elles possibles, sous les yeux du gouvernement ? La réponse est que notre société méprise les enfants et la jeunesse.
Ce mouvement lycéen semble marquer un tournant, avec une mobilisation qui rassemble des profils très divers, issus de différents types de lycées, rejoints maintenant par les étudiant.e.s, les professeur.e.s, des parents, des élu.e.s, des ami.e.s, des frères et des sœurs. Elle est massive, intense, et l’Histoire gardera la trace de la répression et de l’ampleur qu’elle a prise, de cette violence affichée, manifestement disproportionnée. Chaque révolte de l’Histoire laisse une trace. Elle raconte quelque chose de son passé et de son présent, puis elle dessine l’avenir. Elle raconte quelque chose de l’état de la société. Si tout allait bien, quel serait le besoin de se révolter ?
Ce mouvement lève le voile sur la façon dont notre société traite ses jeunes. Depuis longtemps, on ne les écoute pas vraiment, et aujourd’hui leurs revendications sont minimisées, mais aussi occultées par la violence qui inonde les médias. Celles et ceux qui prennent la parole pour faire passer des messages, ces jeunes porte-paroles courageuses et courageux, sont moqué.e.s (« ils ne savent pas de quoi ils parlent, ils sont manipulés… »), pris à partie par des journalistes adultes qui tentent de les démolir en direct, sur des plateaux télé à grande audience — pour faire de l’audience, justement. Mais ils et elles tiennent bon la barre. Leurs mots sont porteurs d’espoir et de justice. C’est une jeunesse impressionnante qui prend la parole. Une belle jeunesse, loin des clichés qui circulent. Elle est forte et suffisamment à cran pour s’unir et dénoncer le mépris, le traitement que la société lui réserve, les choix politiques défaillants en matière d’éducation, les réformes à coups de scotch qui ne sont que des pansements, pour faire semblant qu’on les soigne. Que fait-on à nos enfants ? Que leur offre-t-on ? Que leur montre-t-on comme exemple ?
Vendredi dernier, j’ai dépassé à vélo un papa et sa petite fille d’à peine trois ans qui se dirigeaient vers l’école. Lui, plutôt grand et costaud ; elle, toute petite et toute de rose vêtue. Elle avait beau être mignonne, elle n’avançait pas assez vite au goût de son papa, qui, après l’avoir tirée par le bras, lui a crié d’avancer « ou sinon… ». J’étais déjà trop loin pour entendre la suite de la menace, mais la phrase m’a poursuivie. Pourquoi les adultes prennent-ils cette posture dominante vis-à-vis des enfants, cette posture de non-respect qui imprègne notre société ? On pourrait rétorquer qu’ils étaient peut-être en retard pour l’école, que le papa avait essayé de la faire avancer plus vite depuis qu’ils avaient quitté la maison, qu’il avait peut-être besoin d’arriver à l’heure quelque part… Mais est-ce que cela justifie de maltraiter son enfant ? Être à l’heure à un rendez-vous n’est jamais plus important que d’être respectueux, envers son enfant ou envers toute personne d’ailleurs, quel que soit son âge. S’il traitait sa femme comme ça dans la rue, tout le monde le regarderait de travers. Mais sa fille de trois ans, ce n’est pas grave, c’est normal, c’est de l’éducation, c’est pour son bien.
Cette misopédie ambiante, diffuse et souvent invisible, imprègne notre société. Tout le monde en a fait l’expérience un jour ou l’autre dans sa vie, mais n’en a pas parlé. Les « c’est pour ton bien » ou « c’est bon pour les enfants » — scandés par J.-M. Blanquer pendant les discussions autour du projet de loi pour “lutter contre le séparatisme”, qui visait aussi l’instruction en famille — ne sont pas nouveaux. Depuis longtemps et à tous les âges, les adultes s’autorisent à exercer leur pouvoir sur les enfants au nom de leur bien, dans une forme d’adultisme qui reste largement invisible. Et ça n’a pas l’air de prendre le chemin d’une amélioration quand on sait que des trains, des hôtels ou des restaurants proposent des espaces sans enfants, alors que c’est déjà une grande partie de l’espace public qui est pensée sans eux. Nos enfants dérangent partout, il faut bien se l’avouer, et encore plus quand ils envahissent les rues pour nous mettre face à cette évidence. Ils touchent là où ça fait mal, et la réponse est violente.
D’où vient-il, ce mépris des jeunes et des enfants ? Est-il si ancré dans l’histoire de l’éducation que nous n’arrivons pas à nous en dépêtrer ? L’abus de pouvoir de la police sur les jeunes et les images que l’on peut voir donnent parfois le sentiment d’une vengeance. Sinon, pourquoi donner des coups de matraque à un jeune qui est déjà à terre, ou à un autre qui essaie de relever son ami ? C’est comme si les jeunes, en appuyant là où ça fait mal, avaient désamorcé une bombe à retardement. Tout parent le sait : nos enfants appuient, sans le vouloir, sur nos blessures, nos faiblesses, et cela nous aide à grandir. Alors, au lieu de les gazer pour les faire taire et d’étouffer leurs mots dans le brouillard des lacrymogènes, le gouvernement devrait écouter ces jeunes qui sont là pour construire une société meilleure. Ils tirent la sonnette d’alarme, ce que nous aurions dû faire depuis longtemps.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai pensé à Matilda de Roald Dahl, livre dans lequel l’auteur évoque notamment les violences et les mauvais traitements qu’il a lui-même rapportés au sujet de son enfance en internat. Mlle Legourdin, la directrice de l’école, affirme qu’elle n’a jamais été une enfant. Qu’elle déteste les enfants. Tous les adultes qui attaquent les jeunes, ou qui s’en fichent et détournent les yeux, ont pourtant bien eux aussi été des enfants, puis des adolescents. N’ont-ils vraiment aucune empathie ? Aucune capacité à comprendre ce que vivent ces jeunes aujourd’hui ? Je suis totalement sidérée par ce manque de respect. On les traite si mal, en critiquant leur façon de parler, leur musique, leur maquillage et leurs vêtements, et encore plus leur manque d’éducation, de concentration et leurs mauvais résultats scolaires, rapport PISA à l’appui. Ils ne sauraient soit-disant plus lire, plus écrire, plus analyser ni se concentrer. Ils ne sauraient plus calculer…
Pourtant, ils savent se coordonner et se lever pour leurs droits. Ils possèdent apparemment un bel esprit critique qui leur permet de voir ce qui dysfonctionne. Et ils ont de l’humour, même dans leur détresse. Ils savent ce qu’ils veulent et ce qu’ils ne veulent plus supporter. Et n’allez pas leur dire que vous aussi, vous aviez cours de 8 h à 18 h.Si nous avions fait comme eux il y a bien longtemps, ils n’en seraient peut-être pas là. Cette génération remet en question ce que nous avons appris à accepter sans rien dire. L’école nous a bien préparés à ne pas nous rebeller.
En allant chaque jour à l’école, depuis tout petits, on apprend à croire les adultes, à faire ce qu’ils disent (parce qu’ils savent mieux), et à compter sur eux pour nous protéger… à leur faire confiance. Mais ce système n’est pas toujours honnête. Sous couvert d’une ambition honorable, il rogne sur les besoins les plus basiques des enfants, à maints endroits. Or chaque individu sur cette planète, quel que soit son âge, est en droit de voir ses besoins traités avec respect et bienveillance. Les jeunes n’intéressent pas suffisamment les dirigeants, qui ne les comprennent pas et ne souhaitent pas toujours faire l’effort de se mettre dans leurs baskets. Très tôt, on apprend aux enfants à obéir, à ne pas déranger, à ne pas faire de bruit, à ne pas se salir, à ne pas pleurer… et « chez l’enfant s’installe le sentiment qu’il n’est jamais à la hauteur, qu’il est un objet inadéquat » (1). Pas de vagues, comme on dit dans le jargon de l’Éducation nationale. L’enfance n’est pas considérée comme un sujet sérieux, et l’adultisme est finalement l’une des formes de discrimination les plus silencieuses encore à l’œuvre dans notre société.
Nos jeunes, aujourd’hui, nous jettent en pleine face la misopédie et sa violence écœurante. Une société va mal si elle ne prend pas soin de sa jeunesse, si cette grande partie de sa population est méprisée. Les jeunes ne veulent plus être invisibles, ils montent sur les planches. Sous les feux des projecteurs, ils ne demandent pas la lune, rien qui ne puisse exister, rien de trop, juste l’essentiel : du respect, de la bienveillance, l’empathie et une éducation heureuse et sereine. Petits, ils avaient confiance, ils nous confiaient leur avenir. Nous n’avons pas su en prendre soin.
Alors écoutons la colère des jeunes. Que dit-elle ? Qu’ils veulent un avenir. Qu’ils veulent apprendre autrement, sans pression, sans compétition, dans de bonnes conditions. Qu’ils veulent être respectés.
Écoutons la parole des jeunes.
1) Léandre Bergeron, Comme des invitées de marque, Éditions Trois-Postiles, 2002